Père Jérémy Rigaux, prêtre à la paroisse Saint-Ambroise

Interview extraite du numéro 48 d’octobre 2013 de Variances, la revue des Anciens de l’ENSAE. Propos recueillis par Eric Tazé-Bernard.

Il m’accueille à l’issue de la messe du soir et, après avoir revêtu une tenue « civile », m’emmène partager une bière dans une brasserie voisine. Grand, de stature imposante, le regard bleu chaleureux et franc, il me décrit avec patience et conviction sa vie de prêtre, apparemment bien loin de celle qu’ont choisie ses condisciples aujourd’hui financiers ou conseils en management. Il manifeste malgré tout un fort attachement à l’ENSAE, à travers notamment Variances.

Variances - Jérémy, qu’est-ce qui t’a attiré à l’ENSAE ?

P. Jérémy Rigaux - En classes préparatoires à Stanislas, je ne me sentais pas a priori attiré par l’ENSAE, en raison de la réputation de difficulté du concours et de ses épreuves de topologie… Et puis j’ai été admissible, et en venant passer l’oral sans grande conviction, je suis tombé sur la plaquette de l’Ecole, qui m’a totalement séduit, par la dimension internationale, l’ouverture sur le monde et les sciences humaines qu’elle mettait en valeur. Au-delà de mon goût des Mathématiques, j’étais en effet attiré par les matières « chaudes ».

V. - Et est-ce que l’Ecole a répondu à tes attentes ?

P. J.R. - J’ai en effet pu me spécialiser sur les statistiques de la pauvreté, et ai effectué mon stage d’études au service statistique du Secours Catholique. Plus généralement, j’ai été très heureux de ces trois ans passés à l’Ecole. L’excellence des professeurs, la diversité des profils de recrutement m’ont particulièrement plu. Ma participation à la création d’ENSAE Solidaire, mon rôle de délégué de promotion, mon élection au titre de « Mister WEI (week-end d’intégration) » sont autant de preuves de ma forte implication dans la vie de l’Ecole, où je crois n’avoir manqué aucun cours pendant ma scolarité.

V. - Malgré tout, tu as décidé de te consacrer à la religion ?

P. J.R. - J’ai décidé d’officialiser ma décision dès la fin de l’École. J’aurais eu très envie de partir compléter mes études aux États-Unis, mais ç’aurait été une dépense inutile alors que mon choix était alors fait de vivre pleinement ma foi. Les réactions de mes professeurs et condisciples à cette annonce ont été très positives, même si j’ai eu de longues discussions avec certains, qui voulaient s’assurer de la profondeur de mon choix. Une étudiante musulmane m’a beaucoup touché en me félicitant de donner ainsi un sens à ma vie, plutôt que de gagner de l’argent.

V. - Quand t’est venue ta vocation religieuse ?

P. J.R. - Élevé dans une famille très pratiquante, j’envisageais depuis longtemps de devenir prêtre. J’avais voulu entrer au séminaire dès ma Math Spé, mais l’Église avait exigé de moi de poursuivre mes études, pour que je dispose d’un diplôme si je décidais de renoncer en cours de route – 10 % environ des séminaristes abandonnent avant la fin du parcours –. J’ai bien sûr connu des périodes de doute, par rapport au choix du célibat ou au sacrifice d’une vie professionnelle qui me passionnait : j’aurais pu ainsi m’impliquer dans l’économie du développement.

V. - Comment s’est déroulée ta période de séminaire ?

P. J.R. - Les sept années de séminaire combinent des études très poussées - de la Bible, mais aussi philosophiques, psychologiques, du droit, de l’histoire, des langues… – ; une formation humaine, puisque nous vivons en petite communauté de 10 à 12 personnes dont la vie est très réglée, et remplissons des missions d’ordre social – visites de malades, de personnes âgées, de SDF – ; enfin vie spirituelle bien sûr, pour réfléchir à notre choix. Au bout de ce long parcours, j’ai été ordonné le 30 juin 2012, en présence de nombre d’amis, dont plusieurs de l’ENSAE, ce qui m’a réjoui.

V. - Quelle est ta vie quotidienne de prêtre ?

P. J.R. - La vie d’un prêtre dans une paroisse parisienne est bien remplie. La journée commence par un temps de méditation personnelle, puis de prière collective avec les autres prêtres. Vient ensuite l’heure de la messe – il y en a trois par jour, que nous célébrons en alternance entre les différents prêtres de la paroisse -. Chacun d’entre nous a une spécialité ; je suis ainsi chargé des adolescents : j’enseigne la religion, la morale, la philosophie, au collège paroissial voisin, j’anime l’aumônerie, je m’occupe des scouts. Et puis il y a l’accueil des fidèles, qui viennent demander conseil dans leur vie quotidienne, et la préparation des célébrations religieuses – baptêmes, mariages, obsèques –. Nous nous répartissons également les tâches communautaires. Enfin, je consacre du temps à étudier : j’ai appris un certain nombre de langues – le chinois, langue utile dans ce quartier de Paris, l’hébreu, le grec ancien, et bientôt l’italien… – et je cultive mes connaissances religieuses, philosophiques, historiques… Je n’oublie pas l’exercice physique, puisque je continue aussi à pratiquer un sport de combat dans un club du quartier.

La paroisse est placée sous la responsabilité d’un curé, qui est quasiment un chef d’entreprise : il gère le budget, les employés, les bénévoles, le secrétariat, coordonne les équipes d’animateurs laïcs, c’est un rôle très prenant pour lequel il bénéficie toutefois d’appuis de toutes sortes – coaching, aide à la gestion d’équipes… – de la part de fidèles spécialisés dans ces domaines et prêts à partager leur expérience professionnelle. La paroisse est ainsi très ouverte sur le monde extérieur.

V. - Ta vie spirituelle n’est-elle pas en contradiction totale avec l’approche très rationnelle des matières enseignées à l’École ?

P. J.R. - Esprit scientifique et foi ne sont pas contradictoires. Pour moi, la religion n’est pas irrationnelle mais « supra-rationnelle », et ne m’empêche pas du tout d’analyser de manière rationnelle les problèmes auxquels je fais face. Je n’ai plus du tout d’occasions d’appliquer ce que j’ai appris à l’École en économie ou statistique, mais la capacité d’analyse que l’École m’a aidé à développer m’est très utile dans ma vie actuelle. Elle m’aide par exemple à mieux faire face à ceux qui souffrent de la crise économique, à leur donner du sens. Les ENSAE ne sont pas, loin de là, que des techniciens de l’économie et de la statistique ; je nous vois surtout comme des analystes, au service de la société.

Je continue également à m’intéresser aux sujets sociaux, en rejoignant les gens qui m’entourent dans ce qu’ils vivent. Un membre de ma famille a créé une entreprise solidaire au service des handicapés, je l’ai mis en relation avec des chercheurs spécialisés dans l’insertion de ces personnes. Je m’intéresse aussi à la doctrine sociale de l’Église, particulièrement riche mais méconnue. Il existe également des groupes de chrétiens qui réfléchissent à la finance, et j’aimerais prendre le temps de suivre davantage leurs travaux.

Enfin, si l’ENSAE nous prépare à exercer des responsabilités, nous, prêtres, en exerçons aussi ; ce ne sont toutefois pas les mêmes que celles de mes anciens condisciples, puisque nous avons « charge d’âmes », pour utiliser une expression qui me plaît. Je constate d’ailleurs que les gens s’adressent à moi de manière différente lorsqu’ils apprennent que je suis diplômé de l’ENSAE, cela leur permet d’aborder plus facilement certains sujets relatifs au choix d’une carrière ou à la vie professionnelle.

V. - Conserves-tu des liens avec l’École ?

P. J.R. - Mes liens essentiels avec l’École tiennent aux contacts que j’ai gardés avec d’autres Anciens, certains professeurs et membres de l’administration, et à Variances, que j’apprécie beaucoup pour la qualité de son contenu et la diversité des sujets abordés.

V. - As-tu des projets pour l’avenir ?

P. J.R. - À très court terme, je m’apprête à accompagner, aux côtés d’un prêtre plus expérimenté, un groupe d’étudiants de Dauphine en Israël, où nous effectuerons pendant deux semaines des pèlerinages sur des lieux saints. À l’issue de ce séjour, je tâcherai de devenir guide officiel de Terre sainte, ce qui me permettra à l’avenir de conduire moi-même ces groupes.

A plus long terme, c’est l’évêque dont je dépends – le diocèse de Paris est découpé en quelques grandes sections, placées sous la responsabilité d’évêques auxiliaires – qui décidera, le moment venu, de mon affectation, même si je peux en la matière être force de proposition et de discussion... J’aimerais un jour revenir sur un terrain social et, pourquoi pas, partir en mission plusieurs années dans un pays en développement. •

Propos recueillis par Eric Tazé-Bernard

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Photo : D.R.